L’enfer bourbeux dans lequel il se tenait était pourtant essentiel si l’on voulait atteindre les portes du paradis, les prêtres ne cessaient de le répéter. Il s’était une fois surpris à penser que la religion était une chose des plus étranges, elle encourage les hommes à combattre, en leur offrant, après la mort, la plus douce des vies …
Les idées se mélangeaient, s’entrechoquaient, partaient puis revenaient, le temps s’arrêtait, le souffle lui manquait, mais il avançait, épuisé, il avançait, pensif, et pourtant si vide ... Il n’était qu’un soldat parmi tant d’autres, recruté pour un peu d’argent par un condottiere en mal de gloire.
La troupe s’arrêta. Son cœur se serra lorsqu’il apprit de ce qui semblait être les premières lignes, qu’Alviano avait fait envoyer un courrier au comte Peligliano pour lui demander de venir à son secours. A gauche de la route se dressait une haute colline couverte de vignes en arrière d'un torrent desséché, longé à droite par une forte digue. La masse humaine se mit en mouvement sous le regard des forces françaises. On ordonna de placer les six pièces d’artillerie dans les vignes ainsi qu’une bonne part de l’infanterie à l’abri de la digue, et Alviano disposa le reste de l’artillerie, sur la crête, protégée cette fois par sa cavalerie. Ezio fut sélectionné pour tenir la digue avec l’aide d’autres arquebusiers. Ils étaient dispersés par petits groupes dans l'intervalle des batteries de la première ligne, Ezio se retrouva avec trois autres hommes aux visages inconnus et fermés, concentrés sur leur tâche, et ce nonobstant leurs présences respectives. S’il devait mourir aujourd’hui, ce serait seul.
Les chiffres tombèrent comme une enclume sur le moral des Vénitiens, l'avant-garde française se composait de 500 lances et de 6 000 Suisses. Mais il sembla que le commandant français n’avait pas songé à utiliser ses pièces de canon, ni même à déployer ses troupes pour préparer l’attaque en écrasant de ses feux les rangs italiens. La pluie semblait également ne pas vouloir cesser, et la terre sur laquelle se tenait Ezio était de plus en plus glissante et grasse.
Ezio était vêtu comme la totalité des arquebusiers présents. Pour la commodité de leurs manœuvres, ils n’avaient que des justaucorps de mailles ou de buffle. Il s’était coiffé du morion, le préférant au cabasset, par simple superstition. Les hommes de haste avaient, de plus, des épaulières et des harnais de bras. Ils étaient tous armés, en outre, d'une épée et d'une dague. Les officiers se distinguaient par la hallebarde d’un coté et la rondache de l’autre. Il observa les piquiers se placer ensemble autour du drapeau. Leur ligne était disposée sur quatre rangs dont le premier s'agenouillait, tenant la pique par le milieu du bois ; le second et le troisième se tenaient debout et complétaient la muraille ; le quatrième lardait par-dessus l'épaule des premiers.
La prière fut interrompue par le cor des Français. De l’autre coté chargeaient les chevaux de la gendarmerie française, galvanisés par des cris de joie de trois cavaliers qui avançaient sur un terrain semé d’obstacles. Les gendarmes portaient des cuirasses lourdes, aussi bien au buste qu’aux jambes. Des armures ciselées ou damasquinées distinguaient les capitaines des soldats. La scène était presque irréaliste, il était sûr à présent que la bataille se déroulerait dans une sorte de folie collective et meurtrière. La cavalerie butta dans les fossés et s'embarrassèrent dans les échalas. Le massacre par les arquebusiers romagnols allait pouvoir commencer. Mais allumer la mèche fut plus dur que prévu à cause de la pluie et de l’humidité, Ezio réussit néanmoins son premier tir, et vit le cavalier tomber à terre, suivi d’autres que les arquebusiers décimaient à l’immobile. Déjà les cris d’horreur s’élevaient dans les rangs français, en une cacophonie morbide et terrifiante. Un autre son de cor s’ensuivit, et les cavaliers survivants rebroussèrent chemin, sous les balles des tireurs.
Des ombres se dessinèrent alors, et une marée de piques attaqua à son tour les positions vénitiennes. Mais Ezio remarqua bien vite que ces piques n’étaient pas du tout adaptées à pareil combat, et elles devinrent un embarras. Les mousquets résonnèrent de plus belle, soutenus par les canons. Les cloches de la Basilique Saint-Marc n’auraient pas donné un tel concert. Aucun bourdon n’aurait pu rivaliser, et même le tonnerre n’aurait été qu’à peine perceptible. Un enfer bruyant, aux odeurs de plus en plus nauséabondes, un enfer qui semblait faire appel à tous les sens du corps humain.
Mais l’espoir d’une victoire sembla s’effacer lorsque les généraux de la deuxième colonne firent donner l’ordre de quitter le combat. Il ne resta bientôt plus que les troupes d’Alvanio, et Ezio maudit son choix. S’il était allé avec un autre condottiere, c’en aurait été fini de cette bataille, il avait assez vu de morts aujourd’hui, mais il était condamné à rester là, à combattre encore.
Alvanio fit sortir ses Romagnols de leurs abris et s'élança, à leur tête, au devant des Suisses. Ezio continua de décimer du mieux qu’il put avec son arme les soldats ennemis les plus éloignés de la mêlée principale, afin d’éviter de prendre à revers ses propres compagnons. La mêlée dura plus d’une heure, un carnage de sang, de cris et d’horreur, où il n’était pas rare de voir deux ennemis s’octroyer une pause de quelques instants, puis reprendre le combat de plus belle, portés par une rage toujours plus grande. Rage qui sembla porter ses fruits, car les Suisses reculèrent et regagnèrent précipitamment le versant opposé du ravin.
« Le Roi des Français ! Il arrive ! Il arrive ! »
D’autres hommes firent écho et, sans vraiment comprendre comment, deux compagnies d'ordonnance, faisant un détour, vinrent fondre sur les flancs de l'infanterie italienne et l'obligèrent à reculer pour se mettre sous la protection de la deuxième ligne d'artillerie. Les Français avancèrent au secours des Suisses ; les aventuriers, soutenus par les haquebutiers gascons, s’élancèrent à travers les vignes pour entretenir l’escarmouche avec les tirailleurs romagnols. Les aventuriers étaient habillés de manière plus que rudimentaire. Ils portaient des chemises à longues et grandes manches qui duraient plus de deux ou trois mois sans qu'ils dussent en changer. Ils montraient leurs poitrines velues, pelues et toutes découvertes ; leurs chausses bigarrées, découpées, déchiquetées et balafrées, de façon à faire voir la chair de la cuisse. D’autres, plus propres, avaient du taffetas en si grande quantité, qu’ils le doublaient. Nombre d’entre eux montraient une ou deux jambes nues, portant le bas de leurs chausses pendu à leur ceinture.
« Courez enfants, le roi vous voit ! » Les capitaines français exultaient, et Ezio réussit de peu à parer la lame d’un Français. Il sortit la sienne, et la danse commença. Le Français était un grand gaillard qui maniait son épée comme un bâton léger. Il était fort, mais Ezio remarqua vite qu’il s’enfonçait de plus en plus dans la boue, et qu’il avait du mal à tenir en équilibre à cause de ce poids. Il préféra donc tourner autour de lui, le forçant à frapper dans le vent léger du mieux qu’il le pouvait, car lui aussi manqua de se faire couper en morceaux à cause d’une mauvaise chute à peine évitée. Quand les coups du Français se firent plus lents, il décida de le charger, parant une contre-attaque et le faisant basculer dans la boue, évitant lui-même de justesse la chute, il enfonça sa lame dans les boyaux de l’homme qui éructa un cri de douleur en se tortillant au sol. En retirant sa lame, il vit que le roi lui-même avait pris part au combat, reformant les lignes décimées par les canons italiens.
Il continua le combat plusieurs heures, une éternité lui sembla-t-il, trois heures, aurait été plus juste. Les cavaliers vénitiens s’étaient à leur tour faits encercler par les aventuriers, et en un rien de temps, les canons furent pris, dirigeant leur feu vers l’infanterie romagnole. Ezio se résilia à fuir, des milliers d’autres restèrent combattre. Il prit la direction des lagunes avec quelques autres survivants et blessés.
Il apprit plus tard que quatre milles fantassins étaient morts en héros pour la Sérénissime et qu’Alvanio avait été capturé. Pour l’heure, sa couardise ne l’ennuyait pas, il était vivant, et c’était ce qui lui importait vraiment. Il avait exécuté les ordres du Doge.
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